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Adelin – épisode 029

la mèche est revenue

VincentBreton.fr
Oct 10, 20266 min read

[retrouvez les épisodes précédents]

Où il est question de vendre la mèche…

La douche est brûlante. J’ai toujours aimé prendre ma douche chaude. J’ai exagéré cette fois. Mes épaules rougissent et la vapeur envahit tout. Je baisse la température, je la remonte indécis. C’est impossible à tenir, j’ajoute de l’eau froide. Ce pommeau est fabuleux, je peux régler le jet afin qu’il soit ultra puissant. Alors je sens l’eau arriver avec la force de petites aiguilles sur mon crâne, mes épaules, mon dos. Je joue avec l’eau comme un enfant, sans aucun souci d’économie.

Je suis sous la douche. Je les ai laissés après le dîner prétendant la fatigue, avoir un peu trop bu et besoin d’une bonne douche après la longue journée. Ce qui n’est pas faux. On a tous un peu trop bu. J’ai dit bonne nuit, les parents m’ont souhaité de beaux rêves, Hélène m’a lancé « à tout à l’heure ! » et Adelin « à plus tard » comme si leurs intentions étaient claires.

J’ai monté l’escalier quatre à quatre et je me suis jeté sous la douche espérant clarifier mes idées. Je n’y arrive pas du tout. Je n’ai pas l’habitude d’autant de gentillesse, je me sens submergé, dépassé, presque effrayé. Tous les quatre semblent tellement liés. Chien Jaune et moi avons été adoptés, mais je sens que je n’entrerai jamais dans leur complicité pleine, je ne suis pas du même sang ; de la même histoire. Ils semblent tellement se comprendre entre eux. Que suis-je avec ma pauvre grand-mère gentille et coincée, si loin d’ici et qui ne comprendrait pas ce que je vis dans cette maison ?

Je n’ai pourtant pas envie de la retrouver. Son univers est trop triste. Je me sens lié à Hélène, et troublé par Adelin. Il ne faut pas que je pense à l’autre nuit. J’essaie de me projeter, je n’y parviens pas. J’ai la trouille que ça finisse mal ou de faire du mal à l’un ou à l’autre.

J’ai du savon dans les yeux, j’attrape une serviette pour m’essuyer laissant de petites flaques sur le carrelage de la salle de bains et je retourne me rincer.

Mes pensées sont plus claires. Je ne dois pas tergiverser. « Dans le doute abstiens-toi ! » répète souvent ma grand-mère. Je vais m’abstenir. Pierre m’avait dit que dans sa coloc il restait une place. Je vais faire ma valise ce soir, leur laisser une lettre et l’appeler à son appartement depuis la cabine du village. Chien Jaune. Je ne sais pas, je crois qu’il sera mieux ici. C’est plus sage, de toute façon où ça pourrait me mener ?

— Tu me savonnes ?

Bon sang. Adelin est arrivé sans que je l’entende et m’a poussé dans la cabine. Il règle la température. Il a les cheveux trempés, se presse contre moi et me tend le savon en souriant m’offrant maintenant son dos. J’ai le savon dans les mains. Je m’exécute commençant par la nuque et je me dis que je suis fou, que je devrais sortir de cette douche et le laisser. Il est entré si vite, sans prévenir, je n’avais pas pensé à fermer. Je le savonne et je ferme les yeux. Je crois qu’il dit que « ça fait du bien ». Il y a de la vapeur partout.

— Le chien est rentré, ne faites-pas trop de bruit, on se couche aussi.

C’est la voix de Stéphane, qui a entrouvert la porte et qui sait parfaitement à qui elle s’adresse, pas étonnée.

— Si tu as besoin Victor, demain je monte à ta fac pour 8h30, je dois récupérer des documents. Si tu veux profiter de la voiture plutôt que prendre les transports. Bonne nuit !

Grégoire pas plus perturbé que son épouse vient de passer la tête. Il a dû entrevoir nos silhouettes derrière la vitre dépolie de la cabine de douche.

— Quand vous aurez terminé, il faudra qu’on se parle quand même !

Pas plus fâchée que ça. Et Adelin se retourne et m’attire vers lui en me tenant par les épaules.

— Pas un pour nous laisser tranquilles ! C’est ça la vie de famille ! Je te savonne à mon tour et on se rince une dernière fois ? Il n’y aura bientôt plus d’eau chaude.

Est-ce que je rêve ce qui est en train de se passer ? Plus que ses yeux qui restent dans les miens, c’est le sourire incroyable d’Adelin qui m’aimante et me réconforte.

Il me fait assoir sur le tabouret au sortir de la douche et me sèche avec une immense serviette blanche avant d’en saisir une plus petite avec laquelle je le sèche à mon tour. La silhouette d’Adelin, sa cambrure, n’a rien de commun avec celle d’Hélène. Il semble si frêle et en même temps son corps est nerveux, vif.

— Elle a raison, Hélène, il faut qu’on parle. Tu dois nous prendre pour des fous.

______

Hélène a allumé des bougies dans sa chambre et installé trois coussins rouges énormes sur le lit comme pour une rencontre de chefs indiens. Elle a dû allumer des bâtons d’encens. Nous prenons place, elle et moi dans nos immenses tee-shirts blancs, Adelin est resté torse nu et a noué la serviette autour de ses hanches. On dirait presque une cérémonie mystique.

Il n’y a aucune tension perceptible, rien qui ressemblerait a de la jalousie ou des reproches.

Hélène se relève un peu et sort de dessous son coussin où elle l’avait cachée, la mèche d’Adelin et la pose sous nos yeux, au milieu.

Elle explique qu’elle doit vendre la mèche. Elle explique qu’elle m’a choisi parce que j’étais le seul à pouvoir la comprendre et comprendre sa famille.

« Ils sont la famille sans secret, la famille où l’on se dit tout ». Peut-être qu’elle a joué un peu pour voir mes réactions mais peu à peu, chacun des membres de la famille m’a découvert. Je suis, dit-elle, celui qui leur manquait. Elle espère que cela ne m’effraie pas, ils sont sincères, un peu envahissants mais sincères. Hélène ajoute qu’elle sait très bien pour Adelin et moi, qu’elle n’a pas de raison d’être jalouse parce qu’il y a des espaces pour chacun et que personne ne possède personne. Adelin explique alors qu’il se sent rassuré par ma présence. Que si je veux bien de lui et puisque Hélène sait et est d’accord, il aimerait pouvoir partager des moments avec moi, parfois juste tous les deux, tant que chacun en est heureux. Il dit que je lui ai redonné l’envie de faire du dessin. Hélène reprend alors la conversation.

Nous sommes vraiment beaux assis chacun sur notre gros coussin à deviser à voix basse.

— Est-ce que tu voudras bien rester avec nous, autant que tu le voudras ?

— Et si un jour l’un de nous trois devait partir, on serait triste, mais on sait d’avance que c’est la vie.

C’est là que je demande :

— Alors, pour la mèche, ce n’est pas vraiment par hasard si je l’ai découverte dans le lit ?

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