Adelin – épisode 028
quand Victor est accueilli par toute la famille pour le repas du soir
e repas du soir à la maison…
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À la maison, je suis accueilli, on dirait le retour du héros. Ils sont tous les quatre réunis dans la cuisine. La pièce est éclairée et depuis le jardin j’avais vu les silhouettes s’agiter. Pas de colère comme l’autre soir, plutôt quelque chose de festif, des éclats de rire.
J’ai à peine poussé la porte que Chien Jaune est là qui frétille et se frotte à moi, me faisant la fête. Je me dis qu’on ne lui a pas donné de nom, qu’on dit « le chien » ou Chien Jaune. Il a bien changé depuis le jour où je l’ai trouvé tout triste dans la rue. On entend rires et voix mêlés depuis la cuisine. À peine le temps de poser mon sac, Chien Jaune m’y conduit en jappant. Il s’est donné pour mission de me faire participer et de m’introduire dans la cuisine. Que d’agitation ! Il fait chaud dans la pièce et surtout je suis submergé de bonnes odeurs de cuisine que je n’identifie pas toutes.
Grégoire toujours aussi immense est penché vers le four donnant l’impression qu’il va y plonger. Stéphane tranche une miche de pain. Hélène tient un verre de vin et converse à force de grands gestes. Adelin rit appuyé à la table. Ils parlent fort tous les quatre comme les musiciens d’un quatuor joyeux se répondraient.
Ma caméra intérieure filme ce moment de bonheur. Je les contemple immobile, encore positionné sous le chambranle de la porte.
C’est Adelin qui me voit le premier et qui court vers moi comme s’il ne m’avait pas vu depuis des siècles. C’est là que je prends conscience qu’il est juste un peu plus petit que moi. Il me serre dans ses bras. Ce n’est pas juste une accolade. Il me serre si fort que je sens malgré le manteau que j’ai encore gardé, la chaleur de son torse sous cette chemise violette entrouverte. Je vois son cou, fin, entouré de ses cheveux qui descendent et dans le même temps, les yeux d’Hélène me fixent intensément.
— Tu vas pas garder ton manteau ! Surtout dans la cuisine ! Il fait trop chaud.
Je me laisse défaire et Adelin emporte mon vêtement pour aller l’accrocher dans l’entrée, suivi du chien qui jappe prenant ça pour un nouveau jeu. Je suis dans les yeux d’Hélène, je viens vers elle, elle tient encore son verre, m’embrasse sur les lèvres, sûre d’elle. J’ai le goût du vin rouge sur sa bouche. Elle m’offre son verre à demi plein, amoureuse comme elle sait.
— Tu liras mes pensées !
Le vin est bon, chaud et profond sans être entêtant.
Stéphane me demande si le trajet n’a pas été trop dur, me dit qu’elle est contente de voir que je ne manquerai pas le début du repas. Je culpabilise intérieurement parce que je n’ai rien fait, ni apporté. Je me propose de mettre la table.
— C’est déjà fait, ce soir on dîne dans la salle à manger. Puisque nous sommes tous là, nous avions envie de nous y retrouver plutôt que dans la cuisine.
Grégoire qui s’est relevé du four et semble se déplier et se déployer s’approche à son tour.
— Ah Victor ! Heureusement que tu es là ! C’est une maison de fous ! Ça doit faire peur ces cris quand on les entend de loin. Nous sommes les deux seuls raisonnables ici. Autant te le dire, tant que tu n’es pas rentré, je ne suis pas pleinement satisfait. Mais quand tu es là, avec nous, mon bonheur est complet. C’est la maison comme je l’aime, vivante, joyeuse et comme apaisée par ta présence. Vous trouvez pas qu’il a un côté apaisant Victor ?
— C’est son côté timide, lance Hélène narquoise et sa façon de nous observer, mais c’est vrai que tu as ce côté apaisant, rassurant sans domination
Adelin qui est rentré, se presse contre mon dos et m’enserre au risque de faire chavirer mon verre.
— Oui ! On a envie de se réfugier contre toi. Tu es rassurant, protecteur, mais du genre tendre, il n’y a rien de violent en toi.
— Tu m’en laisseras un morceau ? Dit Hélène amusée.
— Ne le dévorez pas, faites donc attention à lui et ne l’effrayez pas avec votre amour. Maintenant chacun prend un plat et son verre, direction la salle à manger !
« Faites donc attention à lui ». Je n’ai jamais reçu autant de gentillesses en si peu de temps. Même lorsque ma grand-mère me dit des gentillesses, il y a toujours quelque chose d’inquiet dans sa voix qui me pousse seulement à la rassurer. Je n’arrive pas à bien réagir devant ce concert de louanges, de paroles ajoutées. « Ne l’effrayez pas avec votre amour ». Je me répète cette phrase en boucle en aidant à porter les plats.
Ils ont installé sur la table de la salle à manger, une magnifique nappe blanche, lourde et douce sous le doigt, deux grands chandeliers qu’on me prie d’allumer. Il fait bon dans la pièce. Quelqu’un a fait un feu dans la cheminée. Tout le monde s’installe dans les rires, les bonnes odeurs, la bonne humeur. Stéphane invite Adelin à servir dans la cuisine l’assiette spéciale qu’elle a préparée pour Chien Jaune qui va visiblement être gâté.
Je me retrouve assis au milieu d’Hélène et Adelin. Stéphane et Grégoire sont face à nous. Il n’était pas question que Grégoire siège en bout de table.
— Nous n’avons pas besoin d’un patriarche ici !
Je comprends d’où vient l’autorité d’Hélène. Grégoire dit qu’il se serait senti ridicule en bout de table et qu’on n’est plus au dix-neuvième siècle.
— Et puis vous êtes beaux tous les trois ! J’aime vous regarder en face.
— C’est vrai qu’on est beaux ! Ajoute Adelin en me fixant. Au début, je trouvais que Victor avait l’air un peu sévère et en fait pas du tout.
— Moi j’aime son côté sage, même s’il faudra lui trouver d’autres pantalons…
— Je suis d’accord, tu mets jamais de jeans ?
Stéphane qui fait passer les plats leur dit de me laisser tranquille avec leurs commentaires et que je suis très bien comme je suis. Je n’ose pas tellement intervenir tant ça plaisante et puis la conversation change de sujet, Grégoire a terminé un chapitre d’une biographie qu’il écrit, il est content, Hélène annonce qu’elle passe bientôt une audition, pour la « Cantatrice Chauve ».
— Ça se joue encore ? Dit Grégoire.
— Tiens, il est neuf heures. Nous avons mangé de la soupe, du poisson, des pommes de terre au lard. de la salade anglaise. Les enfants ont bu de l’eau anglaise. Nous avons bien mangé, ce soir. C’est parce que nous habitons dans les environs de Londres et que notre nom est Smith.
Stéphane connaît le texte par cœur et jouant Mr Smith, Grégoire claque alors la langue à merveille.
— Vous devriez aller passer l’audition à ma place ! Vous connaissez tout le texte par cœur ?
— Quand nous étions parisiens, nous allions à la Huchette presque une fois par mois, dès que des amis ou de la famille venaient. C’était un vrai rituel. Vous n’étiez pas nés, mais on a dû vous transmettre le texte dans les gênes.
La conversation porte sur le théâtre, sur Paris, la facilité de sortir et d’aller y voir des spectacles comme on veut.
Sur ma cuisse gauche je sens parfaitement la main d’Adelin, paume ouverte et chaude. Sur ma cuisse droite, je sens la main d’Hélène qui me presse doucement. Je souris et réponds comme si de rien n’était à la conversation des parents. Nous sommes bien, la tourte de Grégoire est délicieuse et j’ose le lui dire. Je fais mine d’être indifférent aux mains posées sur moi. Mon cœur bat la chamade.
Hélène et Adelin se penchent alors simultanément en avant et se font un sourire complice.
Grégoire en face de nous, a pris la main gauche de Stéphane, la serre et la couvre de petits baisers.
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