Adelin – Épisode 027
l'aveu de Pierre
t voici l’aveu de Pierre
[retrouvez les épisodes précédents]
Ce qui est bien avec la fac c’est que je peux penser à autre chose. Il y a du bruit, du monde, le changement d’amphi, un examen, les copains. Enfin, je dis penser à autre chose mais sans cesse des images me reviennent : les yeux d’Adelin dans la nuit, l’odeur de ses cheveux, le santal. Il ne faut pas que je pense à sa peau. La vision d’Hélène au matin se mélange à ces sensations. Étrange confusion de nos intimités.
Je retrouve mes vieux amis comme une bouée de sauvetage. Dans ce qui tient lieu de cafétéria, nous avons trouvé une table et nous traînons un peu. Je bois leur bavardage. Pour une fois j’ai du temps. Pierre, Vincent et Octave. Octave est déprimé, sa copine l’a laissé tomber. Il faut dire qu’elle l’a surpris reluquant une amie à elle. Octave regrette son attitude tout en rêvant à la possibilité d’une nouvelle conquête. Octave aux sentiments bien légers. Nous nous moquons de lui. Il a pourtant assez d’aplomb pour séduire et convaincre. Vincent est parti chercher un supplément, il a toujours faim. Nous nous regardons en nous demandant quel sera son poids à la fin des études. Mais jamais nous n’oserons évoquer le sujet avec lui. Il revient avec une énorme assiette, nous plaisantons.
Je me dis que je les ai un peu délaissés ces temps derniers. Ce sont de vrais copains, ils pourraient être un peu plus des amis. Ils ont leur univers, je suis tranquille avec eux, jamais jugé. Ils évoquent mon déménagement, mon installation. Je raconte la maison, l’ambiance chaleureuse – je garde pour moi certains événements – et je me dis que peut-être il devrait être possible de les inviter un soir. Une fête avec eux, ce serait tranquille. Les parents devraient accepter. Hélène et Adelin seraient contents de voir du monde. Car c’est vrai que peu de monde passe.
Nous causons de tout et de rien, des examens, des horaires. Octave et Vincent débarrassent leur plateau, ils ont justement un cours qui va commencer et doivent filer. Je vois que Pierre a le temps de rester encore, je lui propose un café. Et là, c’est curieux, je vois le grand Pierre, cet échalas d’habitude volubile, avec ses grandes mains dont il semble ne pas savoir toujours quoi faire, changer d’attitude et de ton. Il a quelque chose à me dire qu’il ne peut pas dire aux autres. Il me dit qu’il sent qu’il peut me faire confiance. Il pense que moi je vais pouvoir comprendre ce qu’il a à me dire. Il a besoin de m’avouer quelque chose.
Son regard, sa posture soudainement un peu recroquevillée sur la banquette trop étroite pour lui, je ne sais pourquoi, j’ai soudainement peur des confidences qu’il va me faire. Je vois qu’il va se lancer. Je devine qu’il est au bord du grand plongeoir, hésitant encore. Il va plonger, il retient son souffle. Son stress est communicatif, comme lui, je ne respire plus.
— Tu. Enfin, ce que je vais te dire, je n’oserais pas le dire aux autres. Toi je crois que je peux te le dire, que tu vas comprendre sans me juger ou me rejeter. J’ai pas commis de crime, attention !
Pierre se penche en avant sur la table vers moi, il est si grand qu’il la traverserait presque. Je suis assis raide, les yeux grands ouverts. Quelqu’un qui passerait s’étonnerait de nos postures qui n’ont rien de naturel.
Dans un souffle, changeant presque de voix, Pierre me confie avec moult circonvolutions qu’on ne l’a jamais vu avec une copine. C’est vrai. Qu’il est toujours resté évasif sur le sujet. C’est vrai. Que c’est un truc qu’il a découvert en arrivant au lycée. Nous n’étions pas dans la même filière mais dans le même lycée. Je me souviens, je l’avais pris pour un surveillant tellement il était grand. Il me dit que maintenant il en est sûr. Il ne dit pas sûr de quoi pourtant j’ai deviné. Il faut que je le laisse dire. Il a besoin de le dire.
— Toi tu as une copine, Octave nous a parlé de la sienne tout à l’heure. Vincent espère toujours qu’une fille l’acceptera. Moi, je ne suis pas attiré par les filles.
J’ai presque peur non pas qu’il m’avoue préférer les garçons, je l’ai déjà compris, mais qu’il m’avoue son attirance pour moi.
Non, il me confie être attiré par « les hommes ». Il veut dire par là plutôt des hommes un peu plus âgés que nous. Je suis soulagé et je l’encourage à poursuivre. Et il peut me le dire parce qu’en réalité, il s’est passé quelque chose. Pas une histoire d’amour, une sorte d’aventure, le soir, sur un quai. Il me raconte ce qu’il a découvert.
Sur les quais, près des jardins, le soir, des hommes qui font mine de se promener mais qui en réalité se cherchent, les regards à la dérobée, les rencontres furtives sous un pont et parfois des couples qui partent. Il a découvert et compris cela en revenant plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il rencontre un homme plus entreprenant. Il dit qu’il sait bien que ce n’est pas ça l’amour, c’est juste une pulsion. Il espère pourtant un jour rencontrer une personne avec qui il pourrait construire une relation. Il sait qu’il faut être prudent, que tout le monde n’accepterait pas. Il me demande si je lui en veux. Je ne peux pas lui en vouloir. Et tout en l’écoutant se confier, c’est à moi que je fais une sorte d’aveu pour moi-même. Une situation que je vis et que je ne peux avouer. Ce trouble. Il faut que je le cache à Pierre qui pourrait penser que c’est à cause de lui.
— Tu n’as pas à t’inquiéter Pierre, tu vas trouver la bonne personne. Je te comprends. Je te comprends parfaitement. D’ailleurs, comment te dire, j’ai Hélène, j’en parle souvent. Je l’aime, j’aime les filles, j’en suis certain. Ce n’est pas pour ça que je suis de marbre devant certaines personnes de notre sexe.
Quelle drôle de formulation ! Quel curieux aveu. Que suis-je en train de révéler alors que je n’avais pas prévu du tout de dire ça même pas à moi-même ?
Pierre ne trouve à dire que :
— Ça alors !
— Ça reste entre nous si tu veux bien.
Pierre me demande si j’ai déjà eu une expérience. Je pense à la dernière nuit, je ne peux pas la raconter. Mais je revois exactement la scène.
— Une sorte d’expérience oui, assez imprévue, inattendue.
Pierre me fixe avec de grands yeux presque mouillés d’empathie. Il ne pose pas de nouvelle question. Il répète « Ça alors ! ». Puis, souriant en se penchant de nouveau vers moi :
— Rassure-toi, tu n’es pas du tout mon style !
— Je n’avais pas peur de ça. D’ailleurs, en ce qui me concerne, l’attirance pour une personne n’est pas vraiment liée à son sexe tu comprends. C’est plutôt lié à la personne, ce qu’elle dégage, son style, son mystère ou sa manière d’être.
— Une alchimie.
Peut-être que c’est ça, une alchimie, des atomes crochus. Nous regardons l’horloge qui tourne. L’heure des confidences va s’achever. En déposant le plateau et en nous disant au revoir d’une tape amicale sur le bras, je continue de me parler, d’aller plus loin que l’aveu.
Mon problème n’est pas d’aimer les filles et les garçons. Ça, ce ne serait rien. Mon problème c’est d’aimer simultanément deux personnes. Mon problème c’est que ces personnes vivent sous le même toit. Mon problème c’est que j’aime une sœur et son frère. Que j’ai beau tenter de me le cacher, c’est ça. Ce n’est pas de même nature. Je les aime l’un et l’autre. Et ça va être impossible. Je me dis que pour Adelin ce n’était peut-être qu’un jeu. Il sait ce qu’Hélène ne sait pas. Et je me demande si Hélène n’en sait pas plus long qu’elle ne le laisse paraître. Rien ne s’est fait à l’insu de l’autre.
Peut-être que je me fais des idées, que je n’aime pas assez Hélène. Je n’aurais aucune mauvaise attention à son égard. Adelin, depuis la mèche et tout au long de nos échanges et plus encore cette nuit use de son charme. Il est venu. Où veut-il m’emmener ? Jusqu’où dois-je résister ? Parce que si je me l’avoue, c’est plus que du trouble, plus que du désir, plus que les effluves de sa peau. Ce garçon « incertain dans ses choix » c’est lui qui me rend incertain dans les miens. L’aveu de Pierre n’aura été que le révélateur. Je ne veux perdre ni Hélène, ni Adelin. Je suis chez eux. Avec leurs parents en surplomb. J’ai l’impression d’être une sorte de traitre.
Il faut que je file en cours moi aussi.
Did you enjoy this article?
Recommend it — Standard Reader surfaces well-loved writing to more readers across the network.