Adelin – épisode 026
une nuit avec Hélène, mais pas seulement avec elle...
ne nuit avec Hélène…
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Hélène dort déjà. Je me dis que nous sommes devenus en peu de jours une sorte de vieux couple. Je me le dis en souriant. Hélène ne ronfle pas, mais j’entends ce petit souffle caractéristique qui dit qu’elle dort paisiblement, déjà profondément. Elle me tourne le dos, accrochée à son oreiller. Le grand lit dans ma chambre, je ne l’ai occupé que pour lire ou pour une sieste. Nous ne dormirons peut-être pas tous les soirs ensemble, Hélène me l’a dit. Et je lui ai dit aussi que parfois nous pourrions dormir de l’autre côté. Elle a froncé les sourcils à ce moment. Alors ma chambre c’est celle de Chien Jaune. Il a son tapis au pied du lit et préfère visiblement dormir de son côté ce qui nous va même si la porte reste ouverte.
Nous voilà, joli jeune couple. Hélène comme moi avons déjà cette habitude amusante de dormir tous les deux en ne portant qu’un seul grand tee-shirt de nuit. Blanc. Elle en possède une collection et nous en a revêtus tout à l’heure. Sur elle, ça ferait presque une chemise de nuit. J’aime bien cette sorte d’uniforme. Hélène m’a rappelé de ne pas oublier de mettre une culotte si je vais aux toilettes où lorsque nous descendrons déjeuner, « même si Adelin ou papa se promènent parfois tout nus » a-t-elle ajouté me laissant perplexe.
Je songe à tout ça, à ces premières journées ici. Tout a été si rapide. J’ai l’impression qu’une page s’est tournée. Il y a peu de temps encore j’étais dans ce petit logement tout de même austère, dans cet immeuble vieillot qui sentait le moisi. Ils m’ont accueilli avec tellement de naturel. Je me dis que la colère de tout à l’heure, le fait que j’y assiste, était comme le signe que je fais partie de la famille. Je remue ça dans ma tête. Il y a peu de temps je doutais de ma relation avec Hélène et me voici déjà, sans cérémonie inclus dans l’intimité de sa famille, comme adopté. Il faudrait que je dorme. Je reste les yeux ouverts à guetter les ombres vagues sur le plafond. Le loquet de la fenêtre est entrouvert. Il fait doux. Du jardin on entend parfois quelque chose qui remue, un oiseau de nuit dans les haies, un arbre qui frémit. Mes yeux se ferment. Je flotte paisiblement entre songes et rêveries, je dors.
Je ne sais pas combien de temps s’est passé. Je ne réalise pas tout de suite ce qui arrive. La couette qui remue de mon côté. Je pense à Chien Jaune, serait-il venu près de moi soudainement inquiet ? La couette se soulève et voilà que quelqu’un se glisse entre Hélène et moi. Je n’en reviens pas.
— J’en pouvais plus de dormir tout seul, Papa et maman ont fermé leur porte, alors je me réfugie chez vous, chuchote Adelin. J’en pouvais plus d’être le seul à dormir sans personne, à part ton chien, mais lui il est sur son tapis, il n’y avait que vous pour me réfugier…
Il a réveillé Hélène qui remue et se retourne à moitié.
— T’es chiant toi, t’as plus six ans.
Pourtant, elle ne le repousse pas. Et Adelin sans vergogne se love entre nous deux après un baiser sur la tête d’Hélène qui se rendort déjà visiblement habituée. Le lit est assez grand pour nous accueillir tous les trois. Le frangin s’est installé de tout son long entre nous deux, la tête un peu penchée vers moi. Je sens contre mon front la masse de ses cheveux et leur odeur. Ils n’ont ni la texture, ni la même odeur que ceux d’Hélène. Quelque chose de fauve et d’épicé. Adelin est dans notre lit. Je repense au moment où nous sommes allés dans le sien. J’ai fermé les yeux pour faire comme si tout me paraissait aussi naturel qu’à eux. Je ne parviens pourtant pas à dormir vraiment. Je ne sais pas du tout comment interpréter ce qu’il se passe. Pour Hélène comme pour Adelin, tout leur semble banal, normal et habituel. J’imagine qu’Adelin est souvent venu dormir près de sa sœur. Je n’y vois rien de scabreux même si je les trouve un peu grands pour ça. Je me demande si les parents sont au courant. Adelin a semblé laisser entendre qu’il allait parfois dormir avec ses parents. On nous a expliqué en psychologie de l’enfant que ce n’est pas vraiment une bonne chose. Mais Adelin n’est plus un enfant. Il faut que j’arrête de remuer ces pensées idiotes. Je vois le mal, là où il n’y a qu’un besoin de ne pas se sentir seul. Surtout quand autour de soi il n’y a que des couples. Ça peut s’entendre. Il faut que je dorme. Il faut que je dorme, pourtant j’entrouvre les yeux.
Dans la pénombre, je perçois parfaitement qu’Adelin me fixe, oui droit dans les yeux. Peu à peu m’habituant à décrypter l’obscurité, je devine qu’il sourit. Il sourit et me fixe, sans rien dire, intensément. Il ne bouge pas la tête. Ses yeux brillent. Il me fixe, il ne dit rien. Je ne sais pas si je souris de mon côté. Mes yeux en tout cas s’accrochent aux siens. C’est très rare que je fixe une autre personne qu’Hélène droit dans les yeux. On a bien échangé jusqu’à présent avec Adelin, mais jamais dans cette espèce de bulle d’intimité favorisée par la nuit, le silence, le lit. Il me fixe, il me fixe et ça dure… On entend la respiration profonde d’Hélène et un peu plus loin depuis ma chambre, celle de Chien Jaune sur son tapis. Voilà qu’Adelin baille et s’étire en relevant les bras au-dessus de sa tête avant de plonger un peu sous le traversin, comme s’il allait s’enfoncer dans le sommeil. J’ai parfaitement perçu les effluves de son aisselle. Quelque chose de chaud et musqué. Une odeur de santal. Sa main gauche en descendant effleure mon entrejambe. Juste à peine. Et le voilà qui se retourne soudainement et se positionne en chien de fusil. C’est là que je réalise qu’il ne porte même pas le tee-shirt réglementaire qu’Hélène nous a imposé. Il est entièrement nu. Je le sens parfaitement parce qu’il a placé ses fesses contre moi. Je comprends qu’il fait cela volontairement, sans insister mais sans gêne. J’ai les yeux dans ses cheveux. J’entends son souffle qui va s’accorder à celui d’Hélène. Sa main gauche attrape la mienne pour que je l’enlace. Là il se blottit contre moi. Là je réalise qu’une partie de mon corps a réagi depuis un moment et qu’il ne peut pas ne pas le percevoir. Comme pour le confirmer, il dirige ma main vers son propre entrejambe puis la remonte en la serrant avec la sienne contre sa poitrine. Complices, nous restons immobiles. Je ne veux pas bouger. J’entends sa respiration, j’entends celle d’Hélène, j’entends le souffle de Chien Jaune. J’essaie de ne penser à rien, je laisse la nuit m’envahir et le sommeil m’attrape irrésistiblement.
Lorsque j’ouvre les yeux parce que le jour se montre et traverse les persiennes, je découvre qu’Hélène a changé de position. Il va être l’heure de se réveiller et elle le fait sans réveil. Elle m’embrasse sur les lèvres et dans le cou.
— J’espère qu’Adelin ne t’a pas trop ennuyé cette nuit.
Je bredouille que « non, pas du tout ».
— Pour qu’il soit venu c’est qu’il t’aime beaucoup c’est sûr. Il a dû te coller un peu !
Je mens. Je mens que « non, non pas du tout ». Et Hélène rit en sortant du lit. Elle rit en poussant les volets. Il faut que je sorte à mon tour.
Sur le traversin, Adelin a laissé quelques-uns de ses cheveux.
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